{"id":7310,"date":"2017-10-20T20:15:22","date_gmt":"2017-10-20T18:15:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/?p=7310"},"modified":"2017-10-20T20:16:21","modified_gmt":"2017-10-20T18:16:21","slug":"le-flocon-de-neige","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/resistances\/le-flocon-de-neige.html","title":{"rendered":"Le flocon de neige"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/resistances\/le-flocon-de-neige.html\/attachment\/snowflake\" rel=\"attachment wp-att-7311\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"alignleft wp-image-7311 size-medium\" src=\"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-content\/uploads\/snowflake-300x215.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"215\" srcset=\"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-content\/uploads\/snowflake-300x215.jpg 300w, https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-content\/uploads\/snowflake.jpg 640w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Le brouillard \u00e9tait tomb\u00e9, \u00e9pais, et il neigeait \u00e0 gros flocons. C\u2019\u00e9tait la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Tous les autres \u00e9taient rentr\u00e9s se mettre \u00e0 l\u2019abri et au chaud. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre ce qu\u2019on appelle la descente de trop. J\u2019\u00e9tais seule sur mon t\u00e9l\u00e9si\u00e8ge, j\u2019avais froid. Le nuage m\u2019enveloppait totalement et noyait le paysage dans une atmosph\u00e8re uniforme et ouat\u00e9e. Je n\u2019entendais plus un bruit sinon le grincement de la canne de ma nacelle lorsque nous passions sur un pyl\u00f4ne et le crissement furtif de quelques skis h\u00e9sitants un peu plus bas, que je ne distinguais m\u00eame pas. Nous montions si lentement\u2026<\/p>\n<p><!--more-->C\u2019\u00e9tait un t\u00e9l\u00e9si\u00e8ge \u00e0 l\u2019ancienne, \u00e0 deux places et \u00e0 faible d\u00e9bit, qui n\u2019avait pas encore appris \u00e0 d\u00e9brayer ! J\u2019avais allum\u00e9 la gitane papier ma\u00efs qu\u2019un cousin plus \u00e2g\u00e9 m\u2019avait refil\u00e9e en douce un peu plus t\u00f4t et dont la couleur d\u00e9tonnait dans le d\u00e9cor si bl\u00eame. Sans doute \u00e9tait-ce la raison qui m\u2019avait fait remonter une fois de plus, le brouillard prot\u00e9geant une occupation illicite&#8230; Ces cigarettes avaient ceci de sp\u00e9cial qu\u2019elles aimaient se consumer directement sur les l\u00e8vres des gens o\u00f9 ils les oubliaient et o\u00f9 elles s\u2019\u00e9teignaient assez r\u00e9guli\u00e8rement. Je les trouvais plus effront\u00e9es et plus fi\u00e8res que celles que fumaient bourgeoisement mes parents et qui se laissaient tirer dessus sans vergogne. Fid\u00e8le \u00e0 sa r\u00e9putation et aid\u00e9e par la m\u00e9t\u00e9o, elle s\u2019\u00e9tait donc \u00e9teinte. J\u2019essayai de rattraper, sans enlever mes gros gants, le briquet que j\u2019avais gliss\u00e9 dans la poche kangourou de mon anorak. C\u2019est alors que je l\u2019ai vu : un gros flocon blanc qui s\u2019\u00e9tait accroch\u00e9 \u00e0 la mati\u00e8re antid\u00e9rapante de mon v\u00eatement et qui se d\u00e9coupait parfaitement sur le bleu fonc\u00e9 de ma manche. Le froid faisait qu\u2019il ne fondait pas. Il avait une forme g\u00e9om\u00e9trique extr\u00eamement fine et cisel\u00e9e, il \u00e9tait incroyablement beau. Je suis n\u00e9e dans la neige mais je n\u2019avais jamais jusque-l\u00e0 crois\u00e9 un flocon d\u2019aussi pr\u00e8s. Puis j\u2019ai vu ses fr\u00e8res, certains simples \u00e9toiles basiques et d\u2019autres beaucoup plus sophistiqu\u00e9s. Chacun \u00e9tait unique et tous \u00e9taient diff\u00e9rents, et cette diversit\u00e9 me paraissait inou\u00efe pour des \u00e9l\u00e9ments si petits. Je les scrutais avec tant d\u2019int\u00e9r\u00eat et de fascination que je faillis rater l\u2019arriv\u00e9e ! Je me demandais comment ces flocons, individuellement si finement et diff\u00e9remment esquiss\u00e9s, pouvaient en s\u2019agglom\u00e9rant gommer les asp\u00e9rit\u00e9s des paysages qu\u2019ils recouvraient et produire cette masse plut\u00f4t informe et uniforme que sont les champs de neige. Comment des caract\u00e8res, qui envisag\u00e9s un par un montraient autant d\u2019expression et de relief, pouvaient d\u00e8s lors qu\u2019ils s\u2019agr\u00e9geaient donner une apparence aussi lisse et polie. Je crois que je me demandais aussi, en \u00e9vacuant la question assez vite, de quelle esp\u00e8ce de cr\u00e9ativit\u00e9 insens\u00e9e provenait ces dessins d\u00e9licats\u2026<\/p>\n<p>Fallait-il des moments comme celui-l\u00e0, suspendus dans le vide et le silence, pour que des choses de l\u2019ordre de l\u2019essentiel se r\u00e9v\u00e8lent ? Des choses vertigineuses qui tiennent du myst\u00e8re du monde, de l\u2019infiniment grand, de l\u2019infiniment petit, des choses bouleversantes\u2026 loin du vacarme des hommes qui jouaient des coudes au m\u00eame moment pour acc\u00e9der au bar, dans un restaurant d\u2019altitude bruyant et archi bond\u00e9, aux vitres recouvertes de bu\u00e9e et dont le sol d\u00e9tremp\u00e9 et sale renvoyait au plafond l\u2019\u00e9cho saccad\u00e9 de leurs pas de robots\u2026<\/p>\n<p>&#8220;Le singulier pluriel, c&#8217;est une fa\u00e7on d&#8217;\u00e9viter les pi\u00e8ges de la communaut\u00e9&#8221; dit Jean-Luc Nancy. Il ajoute : &#8220;En latin, singulier ne se dit qu&#8217;au pluriel ; <em>singulus<\/em> n&#8217;existe pas, c&#8217;est <em>singuli<\/em> qui signifie &#8216;un par un&#8217; &#8220;. Il y a longtemps que David Denborough a introduit cette id\u00e9e dans son travail avec les groupes et les communaut\u00e9s. Ses m\u00e9thodologies de documentation collective s\u2019en inspirent fortement. Il explique que le ON n\u2019est pas une fa\u00e7on de se cacher ou d\u2019\u00e9viter le JE, comme un refus de se d\u00e9voiler, mais plut\u00f4t une fa\u00e7on de reconna\u00eetre que JE existe peu sans ON, que JE n\u2019est jamais vraiment tout seul et que ce JE, m\u00eame s\u2019il est tr\u00e8s beau, n\u2019a vraiment du sens que s\u2019il est reli\u00e9 \u00e0 d\u2019autres JE avec qui il a des choses en commun. Il est parfaitement possible pour un praticien d\u2019entendre ce qui est important au JE lorsque ce JE dit ON. Le flocon n\u2019est pas que flocon, il est neige aussi lorsqu\u2019il devient pluriel, ce qui lui permet de fondre beaucoup moins vite. Mais la neige n\u2019est pas que neige, elle est compos\u00e9e d\u2019une diversit\u00e9 d\u2019individus tr\u00e8s singuliers, dont chacun, m\u00eame le plus simple, joue un r\u00f4le \u00e0 part et contribue in\u00e9vitablement, \u00e0 sa fa\u00e7on. Il y aurait comme un \u00e9quilibre juste \u00e0 reconna\u00eetre \u00e0 la fois le flocon et la neige.<\/p>\n<p><em><strong>Catherine Mengelle<\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le brouillard \u00e9tait tomb\u00e9, \u00e9pais, et il neigeait \u00e0 gros flocons. C\u2019\u00e9tait la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Tous les autres \u00e9taient rentr\u00e9s se mettre \u00e0 l\u2019abri et au chaud. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre ce qu\u2019on appelle la descente de trop. J\u2019\u00e9tais seule sur mon t\u00e9l\u00e9si\u00e8ge, j\u2019avais froid. 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