{"id":5545,"date":"2016-11-15T10:20:28","date_gmt":"2016-11-15T09:20:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/?p=5545"},"modified":"2016-12-06T22:03:42","modified_gmt":"2016-12-06T21:03:42","slug":"notre-prix-nobel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/power-of-song\/notre-prix-nobel.html","title":{"rendered":"Notre prix Nobel"},"content":{"rendered":"<p><strong>Il \u00e9tait la classe et l&#8217;\u00e9l\u00e9gance incarn\u00e9e, notre prix Nobel de narrativit\u00e9 po\u00e9tique\u00a0va sans conteste \u00e0 M. L\u00e9onard Cohen, qui vient de partir vers les \u00e9toiles, dans le sillage de sa ch\u00e8re Marianne.<\/strong><\/p>\n<p>A la question &#8220;qu&#8217;est-ce qu&#8217;une bonne histoire?&#8221;, David Epston (lors de son r\u00e9cent passage \u00e0 Montr\u00e9al puis Bordeaux) a r\u00e9pondu en prenant pour exemple son\u00a0admirable discours \u00a0lors des Prince of Asturias Awards en 2011. Un r\u00e9cit qui m\u00eale gratitude, retour aux sources, po\u00e9sie, drame, nous fait voyager et vibrer&#8230;\u00a0Partager ce diamant\u00a0narratif est la mani\u00e8re narrative de lui rendre hommage propos\u00e9e par nos coll\u00e8gues et amis de Relance Relationnelle (Suisse romande).<\/p>\n<p><em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=VIR5ps8usuo\">Visionnez la vid\u00e9o (en anglais)<\/a>, possibilit\u00e9 de sous-titres anglais<\/em><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" width=\"604\" height=\"453\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/VIR5ps8usuo?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allowfullscreen><\/iframe><br \/>\n<em> <a href=\"http:\/\/www.americanrhetoric.com\/speeches\/leonardcohenhowigotmysong.htm\">lisez le transcript (en anglais)<br \/>\n<\/a>Lisez le texte en Fran\u00e7ais (traduction par Fabrice Aimetti) : ci-dessous.<\/em><!--more--><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 1\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><strong>Discours de Leonard Cohen \u2013 Comment j\u2019ai eu ma chanson<\/strong><\/p>\n<p>Votre majest\u00e9, vos Altesses royales, Excellences, Membres du jury, Distingu\u00e9s laur\u00e9ats, Mesdames et Messieurs, c\u2019est un grand honneur de se tenir ici devant vous ce soir. Peut-\u00eatre, comme le grand maestro Riccardo Muti, je ne suis pas habitu\u00e9 \u00e0 me tenir debout devant un public sans un orchestre derri\u00e8re moi, mais je ferai de mon mieux en tant qu&#8217;artiste solo ce soir.<\/p>\n<p>Je suis rest\u00e9 debout toute la nuit derni\u00e8re en me demandant ce que je pourrais dire \u00e0 cette majestueuse assembl\u00e9e, et apr\u00e8s avoir mang\u00e9 toutes les barres de chocolat et les cacahu\u00e8tes dans le minibar, j\u2019ai griffonn\u00e9 quelques mots. Je ne pense pas que je m\u2019appuierai dessus. De toute \u00e9vidence, je suis profond\u00e9ment touch\u00e9 par cette preuve de reconnaissance de la part de la Fondation, mais je suis venu ici ce soir pour exprimer une autre dimension de gratitude. Je pense que je peux le faire en trois ou quatre minutes, et je vais essayer.<\/p>\n<p>Alors que je faisais mes bagages \u00e0 Los Angeles pour venir ici, j&#8217;ai eu un sentiment de malaise parce que j\u2019ai toujours ressenti une certaine ambigu\u00eft\u00e9 dans le fait d\u2019avoir un prix de po\u00e9sie. La po\u00e9sie vient d&#8217;un endroit o\u00f9 personne ne commande et personne ne remporte de bataille, j\u2019ai un peu l\u2019impression d\u2019\u00eatre un charlatan d&#8217;accepter un prix pour une activit\u00e9 que je ne commande pas. En d&#8217;autres termes, si je savais d\u2019o\u00f9 les bonnes chansons provenaient, je m\u2019y rendrais plus souvent.<\/p>\n<p>Je fus contraint, au milieu de ce supplice qui \u00e9tait de faire mes bagages, d\u2019aller prendre ma guitare. J&#8217;ai une guitare Conde, qui a \u00e9t\u00e9 fabriqu\u00e9e en Espagne dans le grand atelier du num\u00e9ro 7 de la rue Gravina, un magnifique instrument que j&#8217;ai acquis il y a plus de 40 ans. Je l&#8217;ai sortie de sa bo\u00eete. Je l\u2019ai soulev\u00e9e. C\u2019\u00e9tait comme si elle \u00e9tait remplie d&#8217;h\u00e9lium. Elle \u00e9tait si l\u00e9g\u00e8re. Et je l&#8217;ai port\u00e9e \u00e0 mon visage. J\u2019ai mis mon visage pr\u00e8s de la rosette magnifiquement con\u00e7ue, et j\u2019ai respir\u00e9 le parfum du bois vivant. Vous savez que ce bois ne meurt jamais. J\u2019ai respir\u00e9 le parfum du c\u00e8dre, frais comme le premier jour o\u00f9 j&#8217;ai acquis cette guitare. Et une voix semblait me dire : \u00ab Vous \u00eates un vieil homme et vous n&#8217;avez pas dit merci.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 2\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Vous n\u2019\u00eates pas revenu remercier cette terre duquel ce parfum provient \u00bb. Et donc, je viens ici ce soir pour remercier la terre et l&#8217;\u00e2me de ce peuple qui m&#8217;a tant donn\u00e9. Parce que je sais que, tout comme une carte d&#8217;identit\u00e9 ne fait pas un homme, la cote de cr\u00e9dit ne fait pas un pays.<\/p>\n<p>Maintenant, vous connaissez mon profond sentiment d\u2019union et de fraternit\u00e9 avec le po\u00e8te Frederico Garcia Lorca. Je pourrais dire que lorsque j&#8217;\u00e9tais un jeune homme, un adolescent, et que je d\u00e9sirais ardemment une voix, j&#8217;ai \u00e9tudi\u00e9 les po\u00e8tes anglais et je connaissais bien leur travail, et je copiais leurs styles, mais je ne pouvais pas trouver une voix. Ce ne fut que lorsque je lus, m\u00eame traduites, les \u0153uvres de Lorca que je compris qu&#8217;il y avait une voix. Ce n\u2019est pas que j\u2019ai copi\u00e9 sa voix. Je n\u2019aurais pas os\u00e9. Mais il m&#8217;a permis de trouver une voix, de localiser une voix, c\u2019est-\u00e0-dire de trouver un soi, un soi qui n&#8217;est pas d\u00e9termin\u00e9, un soi qui lutte pour sa propre existence.<\/p>\n<p>En grandissant, j\u2019ai compris que des instructions venaient avec cette voix. Quelles \u00e9taient ces instructions ? Ces instructions \u00e9taient de ne jamais se lamenter avec d\u00e9sinvolture. Et que si l\u2019on doit s&#8217;exprimer sur la grande d\u00e9faite in\u00e9vitable qui nous attend tous un jour, cela doit \u00eatre fait dans les strictes limites de la dignit\u00e9 et la beaut\u00e9.<\/p>\n<p>Et donc j&#8217;ai eu une voix, mais je n\u2019avais pas d\u2019instrument. Je n&#8217;avais pas de chanson.<\/p>\n<p>Et maintenant, je vais vous raconter tr\u00e8s bri\u00e8vement une histoire sur la fa\u00e7on dont j\u2019ai eu ma chanson parce que j\u2019\u00e9tais un joueur de guitare m\u00e9diocre. Je frappais les accords. Je n\u2019en connaissais que quelques-uns. Je m\u2019asseyais avec mes amis du coll\u00e8ge, pour boire et chanter des chansons folkloriques et des chansons populaires suivant l\u2019inspiration de la journ\u00e9e, mais jamais au grand jamais je ne m\u2019\u00e9tais consid\u00e9r\u00e9 comme un musicien ou un chanteur.<\/p>\n<p>Un jour, au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, je rendais visite \u00e0 ma m\u00e8re dans sa maison \u00e0 Montr\u00e9al. La maison est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un parc et dans le parc il y a un court de tennis, o\u00f9 beaucoup de gens viennent regarder les beaux jeunes joueurs de tennis pratiquer ce sport. Je me promenais en direction de ce parc que je connaissais depuis mon enfance, et l\u00e0 il y avait un jeune homme jouant de la guitare. Il jouait avec une guitare flamenco, et il \u00e9tait entour\u00e9 de deux ou trois filles et gar\u00e7ons qui l&#8217;\u00e9coutaient. J&#8217;ai ador\u00e9 la fa\u00e7on dont il a jou\u00e9. Il y avait quelque chose dans la fa\u00e7on dont il jouait qui m&#8217;a subjugu\u00e9. C\u2019\u00e9tait la mani\u00e8re dont je voulais jouer et dont je savais que je ne serais jamais en mesure de jouer.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 3\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Et, je me suis assis l\u00e0 avec les autres auditeurs pendant quelques instants et quand il y a eu un silence, un silence opportun, je lui ai demand\u00e9 s&#8217;il me donnerait des le\u00e7ons de guitare. C\u2019\u00e9tait un jeune homme venant d\u2019Espagne, et nous ne pouvions communiquer qu\u2019en parlant tous les deux dans un fran\u00e7ais tr\u00e8s approximatif. Il ne parlait pas anglais. Et il a accept\u00e9 de me donner des le\u00e7ons de guitare. J&#8217;ai montr\u00e9 la maison de ma m\u00e8re que vous pouviez voir du court de tennis, et nous avons pris rendez-vous. Nous avons fix\u00e9 un prix. Il est venu \u00e0 la maison de ma m\u00e8re le lendemain et il a dit :<\/p>\n<p>\u00ab Joue quelque chose pour moi que je t\u2019entende \u00bb. J&#8217;ai essay\u00e9 de jouer quelque chose, et il a dit : \u00ab Tu ne sais pas jouer, n\u2019est-ce pas ? \u00bb<\/p>\n<p>J\u2019ai r\u00e9pondu : \u00ab Non, je ne sais vraiment pas jouer \u00bb. Il a dit : \u00ab Tout d&#8217;abord, laisse-moi accorder ta guitare. Elle est compl\u00e8tement d\u00e9saccord\u00e9e \u00bb. Il a donc pris la guitare, et il l\u2019a accord\u00e9e. Il a dit : \u00ab Ce n\u2019est pas une mauvaise guitare \u00bb. Ce n\u2019\u00e9tait pas la Conde, mais \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas une mauvaise guitare. Ensuite, il me l\u2019a rendue. Il a dit : \u00ab Maintenant joue \u00bb.<\/p>\n<p>Je ne pouvais pas jouer mieux.<\/p>\n<p>Il a dit : \u00ab Laisse-moi te montrer quelques accords \u00bb. Et il a pris la guitare, et il a fait sortir un son de cette guitare que je n\u2019avais jamais entendu auparavant. Et il a jou\u00e9 une s\u00e9rie d\u2019accords avec un tr\u00e9molo, et il a dit : \u00ab Maintenant, \u00e0 toi \u00bb. J\u2019ai dit : \u00ab Il n\u2019en est pas question. Je ne suis pas capable de le faire \u00bb. Il a dit : \u00ab Laissez-moi mettre tes doigts sur les barrettes \u00bb, et il a mis mes doigts sur les barrettes. Et il a dit : \u00ab Maintenant, maintenant joue \u00bb.<\/p>\n<p>\u00c7a a \u00e9t\u00e9 un d\u00e9sastre. Il a dit : \u00ab Je reviendrai demain \u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Il est revenu le lendemain, il a mis mes mains sur la guitare, il l\u2019a plac\u00e9e sur mes genoux de la bonne mani\u00e8re, et j\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 jouer ces six accords, une progression de six accords sur lesquels se basent beaucoup, beaucoup de chansons de flamenco.<\/p>\n<p>J&#8217;ai un peu mieux jou\u00e9 ce jour-l\u00e0. Le troisi\u00e8me jour, je me suis am\u00e9lior\u00e9, un peu am\u00e9lior\u00e9. Car je connaissais maintenant les accords. Et, je savais que m\u00eame si je ne pouvais pas coordonner mes doigts avec mon pouce pour produire un tr\u00e9molo correct, je connaissais les accords. Je les connaissais tr\u00e8s, tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p>Le lendemain, il ne vint pas. Il ne vint pas. J&#8217;avais le num\u00e9ro de sa pension de famille \u00e0 Montr\u00e9al. J&#8217;ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 pour savoir pourquoi il avait manqu\u00e9 le rendez-vous, et on m&#8217;a dit qu&#8217;il avait pris sa vie, qu&#8217;il s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9.<\/p>\n<p>Je ne savais rien \u00e0 propos de cet homme. Je ne savais pas de quelle partie de l&#8217;Espagne il venait. Je ne savais pas pourquoi il \u00e9tait venu \u00e0 Montr\u00e9al. Je ne savais pas pourquoi il y \u00e9tait rest\u00e9. Je ne savais pas pourquoi il \u00e9tait apparu pr\u00e8s de ce court de tennis. Je ne savais pas pourquoi il avait pris sa vie.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais profond\u00e9ment attrist\u00e9, bien s\u00fbr. Mais maintenant, je r\u00e9v\u00e8le quelque chose que je n&#8217;ai jamais dit en public. Ce sont ces six accords. C\u2019est ce mod\u00e8le de guitare qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la base de toutes mes chansons et de toute ma musique. Alors, maintenant, vous allez commencer \u00e0 comprendre l\u2019importance de la reconnaissance que je dois \u00e0 ce pays. Tout ce que vous avez trouv\u00e9 de bon dans mon travail provient de ce lieu. Tout, tout ce que vous avez trouv\u00e9 de bon dans mes chansons et dans ma po\u00e9sie a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par cette terre.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi, je vous remercie beaucoup pour l&#8217;accueil chaleureux que vous avez t\u00e9moign\u00e9 pour mon travail parce que cela vous appartient vraiment, et vous m\u2019avez permis d\u2019apposer ma signature au bas de la page.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il \u00e9tait la classe et l&#8217;\u00e9l\u00e9gance incarn\u00e9e, notre prix Nobel de narrativit\u00e9 po\u00e9tique\u00a0va sans conteste \u00e0 M. L\u00e9onard Cohen, qui vient de partir vers les \u00e9toiles, dans le sillage de sa ch\u00e8re Marianne. 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