{"id":3749,"date":"2014-04-01T12:46:36","date_gmt":"2014-04-01T11:46:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/?p=3749"},"modified":"2014-04-01T12:47:38","modified_gmt":"2014-04-01T11:47:38","slug":"comment-le-langage-nous-colonise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/resistances\/comment-le-langage-nous-colonise.html","title":{"rendered":"COMMENT LE LANGAGE NOUS COLONISE"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Par <a href=\"http:\/\/narrativepro.weebly.com\/\" target=\"_blank\">Laure Romanetti<\/a><\/strong><\/em><\/p>\n<p><strong>Laure Romanetti est une praticienne narrative d&#8217;origine fran\u00e7aise vivant en Nouvelle Z\u00e9lande. Elle est, avec Marcela Polanco (Colombie), l&#8217;une des personnes qui d\u00e9construisent le langage dans le but d&#8217;y traquer comment il refl\u00e8te d&#8217;antiques d\u00e9cisions de pouvoir et privil\u00e8ge qui \u00e0 notre insu, ici et maintenant, gauchissent nos questions et notre construction du monde.<\/strong><\/p>\n<p><i>Imagine-le, figure-toi quelqu&#8217;un qui cultiverait le fran\u00e7ais.<br \/>\n<\/i><i>Ce qui s\u2019appelle le fran\u00e7ais.<br \/>\n<\/i><i>Et que le fran\u00e7ais cultiverait.<br \/>\n<\/i><i>Et qui, citoyen fran\u00e7ais de surcro\u00eet, serait donc un sujet, comme on dit, de culture fran\u00e7aise.<br \/>\n<\/i><i>Or un jour ce sujet de culture fran\u00e7aise viendrait te dire en bon fran\u00e7ais\u00a0<\/i><i>\u00ab\u00a0Je n&#8217;ai qu&#8217;une langue, ce n&#8217;est pas la mienne.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/i><b><i>\u00ab\u00a0Oui, je n&#8217;ai qu&#8217;une langue, or ce n&#8217;est pas la mienne.\u00a0\u00bb<b><a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<br \/>\n<\/a><\/b><\/i><\/b><\/p>\n<p><b><i><b><\/b><\/i><\/b>Et voil\u00e0 comment, pour moi, tout a commenc\u00e9<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Je parle plusieurs langues, mais,\u00a0 laquelle est la mienne\u00a0? Je suis n\u00e9e en France, je suis Fran\u00e7aise, mais je suis N\u00e9o-Z\u00e9landaise aussi. Je parle le fran\u00e7ais mieux que les autres langues que j&#8217;ai choisies mais cela fait-il du fran\u00e7ais <i>ma<\/i> langue\u00a0? Et puis, si cette langue que je parle n&#8217;est pas la mienne\u00a0? A qui est-elle\u00a0? Est-ce que je veux toujours la parler\u00a0? Est-ce que je veux l&#8217;enseigner \u00e0 mes gar\u00e7ons\u00a0? Est-ce que je veux la transmettre comme elle m&#8217;a \u00e9t\u00e9 transmise\u00a0? Est-ce que je veux l&#8217;utiliser dans ma pratique th\u00e9rapeutique, ici, au pays du long nuage blanc\u00a0?<\/p>\n<p>Non, certainement pas.<\/p>\n<p>J&#8217;ai choisi les langues que j&#8217;ai \u00e9tudi\u00e9es, mais je n&#8217;ai pas choisi le fran\u00e7ais. Le fran\u00e7ais m&#8217;a \u00e9t\u00e9 implant\u00e9 \u00e0 coup d&#8217;humiliations, de \u00ab\u00a05 fautes = 0\u00a0\u00bb; le fran\u00e7ais m&#8217;a cultiv\u00e9e. Mal. Et puis, \u00ab\u00a0le masculin l&#8217;emporte toujours sur le f\u00e9minin\u00a0\u00bb m&#8217;a toujours exasp\u00e9r\u00e9e, r\u00e9volt\u00e9e, peu importe le nombre de matins, apr\u00e8s la r\u00e9cr\u00e9, ou j&#8217;ai d\u00fb r\u00e9p\u00e9ter cette r\u00e8gle de grammaire insultante. C&#8217;est comme cette histoire d&#8217;Eve qui sortirait du corps d&#8217;Adam&#8230; je n&#8217;aime pas cette histoire. Les hommes et les femmes sortent du corps des femmes, aucune femme et aucun homme n&#8217;est jamais sorti du corps d&#8217;un homme.<\/p>\n<p>J&#8217;en suis s\u00fbre maintenant, cette langue n&#8217;est pas la mienne.<\/p>\n<p>Cette langue appartient \u00e0 un groupe dominant dont je ne fais pas partie, dont je suis exclue parce que je suis n\u00e9e fille. &#8216;Mes am<b>is<\/b>&#8216; appara\u00eetront toujours sous cette forme masculin-pluriel, peu importe si la majorit\u00e9 de mes amis sont des femmes&#8230; Mes ami<b>e<\/b>s femmes sont invisibles pour ma langue maternelle, seuls mes am<b>i<\/b>s hommes ont le droit d&#8217;\u00eatre nomm\u00e9s.<\/p>\n<p>Pourquoi\u00a0?<\/p>\n<p>Et puis,\u00a0 quelqu&#8217;un qu&#8217;on ne nomme pas existe-t-il\u00a0?<\/p>\n<p>Ou plut\u00f4t, que ressens quelqu\u2019une qui n&#8217;est jamais nomm\u00e9e\u00a0? Invisibilit\u00e9\u00a0? Oppression\u00a0?<\/p>\n<p>Mais, comment en est-on arriv\u00e9.e.s l\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p>Ce groupe dominant aurait-il kidnapp\u00e9 la langue fran\u00e7aise\u00a0? Syndrome de Stockholm\u00a0? Cette langue acquise aux causes de ses ravisseurs aurait-elle ensuite servi leurs int\u00e9r\u00eats\u00a0? Une espionne, en quelque sorte, une graine ins\u00e9r\u00e9e dans le cerveau de chacun et chacune d&#8217;entre nous? Cette graine aurait germ\u00e9, puis grandi, ses ramifications nous contr\u00f4leraient, \u00e0 notre insu\u00a0?<\/p>\n<p>Mais alors, que faire de cette langue\u00a0encombrante? De cette plante espionne\u00a0?<\/p>\n<p>Il serait si facile de l&#8217;oublier, je n&#8217;ai pas \u00e0 la parler ou si peu. Je pourrais ne plus l&#8217;arroser, la laisser s\u00e9cher, elle ne tarderait pas \u00e0 se recroqueviller, puis mourir. Je pourrais ne pas l&#8217;enseigner \u00e0 mes fils. Pourquoi enseignerais-je \u00e0 mes gar\u00e7ons l&#8217;invisibilit\u00e9 linguistique des femmes, alors que je suis leur m\u00e8re, une femme\u00a0? Il faudrait \u00eatre idiote&#8230; et cruelle\u00a0; je n&#8217;assoifferai jamais une plante vivante.<\/p>\n<p>\u2026 \u00ab\u00a0Imagine-le, figure-toi quelqu&#8217;un qui cultiverait le fran\u00e7ais\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Oui, j&#8217;imagine&#8230;\u00a0 encore mieux, je vais cultiver le fran\u00e7ais que je parle, que j&#8217;\u00e9cris et qui parfois m&#8217;accompagne dans mes conversations th\u00e9rapeutiques. Pour commencer, je vais le d\u00e9barrasser de quelques mauvaises herbes, des r\u00e8gles de grammaires insultantes pour le genre auquel j\u2019appartiens\u00a0;<\/p>\n<p>Edwige, une femme sublime<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>,\u00a0 des linguistes chevronn\u00e9es, m&#8217;ont g\u00e9n\u00e9reusement ouvert leurs cahiers de botanique, ce n&#8217;est pas difficile. Je vais soigner, arroser, aimer cette langue et puis je vais l&#8217;emmener en consultation, d\u00e9barrass\u00e9e de ses pr\u00e9judices sexistes. Une chose est sure, elle ne reproduira pas l\u2019invisibilit\u00e9 de leur genre impos\u00e9e par le langage, aux femmes qui viennent me voir, dans le huit-clos de mon cabinet.<\/p>\n<p>La nouvelle compagne de mes explorations narratives est paritaire, \u00e9quitable, solidaire, \u00e9pic\u00e8ne, \u00ab\u00a0d\u00e9-gend\u00e9ris\u00e9e\u00a0\u00bb. Elle sort de l&#8217;ombre le genre f\u00e9minin et lui fait profiter des rayons du soleil, tout comme elle le fait depuis bien longtemps pour le genre masculin. Elle est respectueuse de ceux et celles \u00e0 qui elle s&#8217;adresse. Elle est \u00e9prise de justice sociale, se rebelle, r\u00e9siste, se r\u00e9invente, elle est consciente de sa place, des multiples r\u00f4les qu&#8217;elle joue<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> , de son environnement<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n<p>Elle cr\u00e9e, elle n&#8217;h\u00e9site pas \u00e0 parler \u2018d\u2019une docteure&#8217;, \u2018d\u2019une chercheure&#8217;, \u2018d&#8217;une ing\u00e9nieure&#8217;, et &#8216;d&#8217;employ\u00e9-e-s&#8217;. Elle nomme explicitement les gar\u00e7ons et les filles, les cousins et les cousines, les voisins et les voisines, le p\u00e8re et la m\u00e8re.<\/p>\n<p>Elle a abandonn\u00e9 au si\u00e8cle dernier le masculin dit g\u00e9n\u00e9rique\u00a0; elle aurait pu \u00eatre tent\u00e9e par un f\u00e9minin g\u00e9n\u00e9rique, mais elle n&#8217;est pas revancharde, elle pr\u00e9f\u00e8re honorer les humains.<\/p>\n<p>Elle est r\u00e9solument optimiste et porteuse d\u2019 espoir.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, elle se trompe parfois, expose sa vuln\u00e9rabilit\u00e9&#8230; En tout cela, elle est la partenaire id\u00e9ale de ma pratique th\u00e9rapeutique car elle poss\u00e8de toutes les qualit\u00e9s ch\u00e8res aux praticiens et praticiennes de cette approche profond\u00e9ment humaniste.<\/p>\n<p>Alors, oui, maintenant, cette langue est la mienne.<\/p>\n<div>\n<div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<ol>\n<li><em>Jacques Derrida (1996) Le monolinguisme de l&#8217;autre ou la proth\u00e8se d&#8217;origine.<\/em><\/li>\n<li><em>Cet article est un apercu d\u2019une \u00e9tude\u00a0 r\u00e9alis\u00e9e en ce moment, sous la direction de David Epston et Helen Gremillion \u00e0 Unitec, Auckland, Nouvelle Z\u00e9lande et qui s&#8217;intitule: &#8221; Experimenting with anti-languages: moving towards the de-gendering of French through translations of narrative conversations.\u201d C\u2019 est un projet qui s&#8217;inscrit dans une recherche post-moderne, volontairement f\u00e9ministe. En tant que recherche qualitative, cette \u00e9tude autorise l&#8217;utilisation d&#8217;un journal de songes, propice aux reflexions dont cet article s&#8217;inspire.<\/em><\/li>\n<li><em>Edwige Khaznadar, professeure honoraire, docteure en linguistique et docteure \u00e8s-Lettres, sp\u00e9cialis\u00e9e dans le fonctionnement de la d\u00e9nomination humaine selon le genre dans la francophonie et bien d&#8217;autres.<\/em><\/li>\n<li><em>R\u00e9flexive<\/em><\/li>\n<li><em>R\u00e9flective<\/em><\/li>\n<\/ol>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">\u00a0<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Laure Romanetti Laure Romanetti est une praticienne narrative d&#8217;origine fran\u00e7aise vivant en Nouvelle Z\u00e9lande. Elle est, avec Marcela Polanco (Colombie), l&#8217;une des personnes qui d\u00e9construisent le langage dans le but d&#8217;y traquer comment il refl\u00e8te d&#8217;antiques d\u00e9cisions de pouvoir et privil\u00e8ge qui \u00e0 notre insu, ici et maintenant, gauchissent nos questions et notre construction &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/resistances\/comment-le-langage-nous-colonise.html\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de <span class=\"screen-reader-text\">COMMENT LE LANGAGE NOUS COLONISE<\/span><\/span>&nbsp;<span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[8],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3749"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3749"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3749\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3752,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3749\/revisions\/3752"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3749"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3749"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3749"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}