{"id":3198,"date":"2011-12-05T20:32:07","date_gmt":"2011-12-05T19:32:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/?p=3198"},"modified":"2022-01-21T11:42:10","modified_gmt":"2022-01-21T10:42:10","slug":"un-accompagnement-narratif-dune-communaute-professionnelle-confrontee-a-un-suicide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/publications\/un-accompagnement-narratif-dune-communaute-professionnelle-confrontee-a-un-suicide.html","title":{"rendered":"UN ACCOMPAGNEMENT NARRATIF APR\u00c8S UN SUICIDE SUR LE LIEU DE TRAVAIL"},"content":{"rendered":"<div title=\"Page 1\">\n<p><strong>Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans \u00ab Comprendre et pratiquer l&#8217;approche narrative \u00bb (Inter\u00e9ditions). Sa traduction en anglais est \u00e9galement parue dans \u00ab Explorations, e-journal du Dulwich centre\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Le jeudi 12 avril 2007, en rentrant du travail, Jean-Louis Marquis se gara devant chez lui et alla chercher son fusil de chasse dans le coffre de sa Peugeot 407 de fonction. Puis il s\u2019assit au volant et se tira un coup de fusil dans la bouche.<\/p>\n<p>Sa femme appela son employeur le lendemain \u00e0 la mi-journ\u00e9e pour le pr\u00e9venir. Jean-Louis travaillait pour une entreprise de travaux publics familiale implant\u00e9e de longue date dans les Landes, qui avait \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9e deux ans auparavant par un grand groupe am\u00e9ricain avec des filiales dans de nombreux pays. Il avait y travaill\u00e9 25 ans en tant que D\u00e9l\u00e9gu\u00e9 Technico-Commercial pour le d\u00e9partement des Pyr\u00e9n\u00e9es Atlantiques. Il \u00e9tait convoqu\u00e9 la semaine suivante au si\u00e8ge, \u00e0 Paris, pour un entretien de \u00ab recadrage \u00bbavec le DRH central.<!--more--><\/p>\n<p>Lorsque la standardiste apprit la nouvelle, elle se trouva mal. Ses coll\u00e8gues la voyant tomber vinrent \u00e0 son secours et lorsqu\u2019elles surent ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, eurent ce que le Directeur du site qualifia de \u00ab crises d\u2019hyst\u00e9rie \u00bb. La d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e syndicale convoqua tout le monde dans la grande salle de r\u00e9union, monta sur une table et fit un discours o\u00f9 la responsabilit\u00e9 de l\u2019entreprise \u00e9tait clairement mise en cause. Les femmes pleuraient, les hommes serraient les poings. L\u2019\u00e9tablissement se mit en gr\u00e8ve, les salari\u00e9s erraient dans les locaux en ressassant des griefs contre le Groupe qui n\u2019avait selon eux apport\u00e9 que du m\u00e9pris et du malheur depuis le rachat.<\/p>\n<p>Le 15 avril, le DRH central descendit de Paris en urgence sur le site, accompagn\u00e9 par le Directeur des Op\u00e9rations. Il r\u00e9unit les 30 salari\u00e9s et leur expliqua que le Groupe n\u2019\u00e9tait pour rien dans cette trag\u00e9die, dans la mesure o\u00f9 Jean-Louis Marquis avait ce qu\u2019il appela \u00ab un probl\u00e8me d\u2019alcool \u00bb depuis de nombreuses ann\u00e9es. L\u2019entretien auquel il \u00e9tait convoqu\u00e9 ne visait pas du tout \u00e0 son licenciement mais \u00e0 \u00e9tudier avec lui \u00ab de fa\u00e7on humaine et informelle \u00bb des solutions \u00e0 ce probl\u00e8me, ajouta-t-il.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019enterrement, o\u00f9 la veuve avait refus\u00e9 de voir assister le moindre repr\u00e9sentant de l\u2019entreprise (plusieurs coll\u00e8gues et amis y \u00e9taient \u00e0 titre personnel), l\u2019ambiance \u00e9tait explosive. L\u2019activit\u00e9 \u00e9tait au plus bas, les menaces de gr\u00e8ve toujours fortes, le moral d\u00e9plorable. Le Directeur du site fit une note au Si\u00e8ge d\u2019o\u00f9 il ressortait :<\/p>\n<ul>\n<li>que les objectifs de production ne seraient pas atteints pour ce trimestre,<\/li>\n<li>que la situation \u00e9tait instable sur le plan social,<\/li>\n<li>que la visite du 15 avril avait plut\u00f4t empir\u00e9 les choses.En conclusion de quoi, il demandait \u00e0 ce que soit mise en place d\u2019urgence une cellule d\u2019aide psychologique afin de montrer aux salari\u00e9s que l\u2019entreprise se pr\u00e9occupait de l\u2019impact du suicide de leur coll\u00e8gue sur leurs vies, et que l\u2019activit\u00e9 puisse reprendre dans des conditions normales.La pratique classique des cellules d\u2019aide psychologique consiste \u00e0 faire travailler les gens sur le trauma dans le but de les rendre capables de le d\u00e9passer. Pour cela, les intervenants leur demandent de raconter une ou plusieurs fois ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu et cherchent \u00e0 faire s\u2019exprimer les \u00e9motions associ\u00e9es au trauma et situ\u00e9es m\u00e9taphoriquement \u00ab \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur \u00bb de la personne, \u00e9motions dont la th\u00e9orie psychologique postule qu\u2019elle doivent \u00ab sortir \u00bb sous peine de bloquer le \u00ab processus de deuil \u00bb et d\u2019emp\u00eacher la personne de \u00ab d\u00e9passer \u00bb l\u2019histoire traumatisante. Je mets entre guillemets tout ce qui me semble appartenir \u00e0 la\u00a0m\u00e9taphore psychologique classique et aux r\u00e9cits qu\u2019elle produit sur les victimes d\u2019attentats ou de traumas.<\/li>\n<\/ul>\n<\/div>\n<div title=\"Page 2\">\n<p>En ce qui me concerne, je m\u2019efforce d\u2019appliquer dans mes interventions les id\u00e9es de Michael White et de David Epston sur la construction narrative et sociale de l\u2019identit\u00e9. Ces id\u00e9es aboutissent \u00e0 la conclusion que le r\u00e9cit r\u00e9p\u00e9t\u00e9 du trauma produit plus de mal que de bien dans la mesure o\u00f9 il \u00ab \u00e9paissit \u00bb la version traumatis\u00e9e de l\u2019individu d\u00e9peint comme \u00ab victime \u00bb. Mais dans son obsession de \u00ab faire sortir les \u00e9motions \u00bb, le processus d\u2019accompagnement classique ignore ou n\u00e9glige de mettre en valeur la fa\u00e7on dont les personnes s\u2019organisent pour r\u00e9sister au trauma, pour en diminuer l\u2019impact ou les effets, pour lui donner un sens qui le rende compr\u00e9hensible, mobilisent leurs savoirs et leurs ressources afin de reprendre un parcours r\u00e9silient, en cr\u00e9ant des r\u00e9seaux de solidarit\u00e9 pour renforcer ces initiatives.<\/p>\n<p>Inutile de dire qu\u2019en France, ces id\u00e9es apport\u00e9es depuis 2004 ne sont pas encore tr\u00e8s diffus\u00e9es, surtout dans le stress d\u2019une situation de crise o\u00f9 toute approche diff\u00e9rente peut alimenter la crainte d\u2019une \u00ab explosion sociale \u00bb ou d\u2019une r\u00e9plication des suicides comme cela s\u2019est malheureusement produit dans plusieurs entreprises telles que Renault par exemple. Dans le discours classique des Directions d\u2019entreprises, le suicide d\u2019un salari\u00e9 est pr\u00e9sent\u00e9 au monde comme le r\u00e9sultat d\u2019une pathologie individuelle ou de \u00ab probl\u00e8mes personnels \u00ab , sans que la culture de l\u2019entreprise et sa contribution \u00e0 la cr\u00e9ation de ces probl\u00e8mes ne soit jamais interrog\u00e9e autrement que par les syndicats sur un mode revendicatif.<\/p>\n<p>La requ\u00eate du Directeur de site rencontra un \u00e9cho favorable aupr\u00e8s de la Direction des Ressources Humaines, laquelle s\u2019adressa \u00e0 son cabinet de coaching habituel afin qu\u2019il trouve un praticien local qui puisse intervenir de toute urgence sur le site, avec l\u2019exigence qu\u2019il soit psychologue clinicien dipl\u00f4m\u00e9.<\/p>\n<p>Le cabinet de coaching me consulta le 20 avril en tant que professionnel de l\u2019accompagnement \u00e9tabli dans le Sud-ouest. Je proposai d\u2019intervenir, mais n\u2019\u00e9tant pas psychologue clinicien, je ne correspondais pas au cahier des charges. Je donnai donc des contacts, non sans interroger cette exigence imp\u00e9rative de l\u2019entreprise sur l\u2019intervention d\u2019un \u00ab clinicien \u00bb, qui m\u2019\u00e9voquait le fait que la communaut\u00e9 avait, selon la Direction, besoin de \u00ab soins \u00bb dans une situation o\u00f9 elle \u00e9tait \u00ab victime \u00bb d\u2019une \u00ab pathologie \u00bb (sa r\u00e9action violente au suicide et les \u00e9v\u00e8nements qui avaient suivi). Exiger l\u2019intervention d\u2019un tel expert en dysfonctionnements assimilait donc leur r\u00e9action au mieux \u00e0 un p\u00e9tage de plombs \u00e9motionnel, au pire \u00e0 une d\u00e9r\u00e9liction psychologique collective. Ceci pr\u00e9sentait \u00e9ventuellement plusieurs avantages :<\/p>\n<p>&#8211; se d\u00e9douaner vis \u00e0 vis du si\u00e8ge am\u00e9ricain en montrant que le suicide de Jean-Louis Marquis et toute l\u2019agitation qui l\u2019avait suivi \u00e9tait le r\u00e9sultat d\u2019un ensemble de processus pathologiques localis\u00e9s dans la filiale et qui n\u2019avait strictement rien \u00e0 voir avec la politique d\u2019acquisition et d\u2019int\u00e9gration men\u00e9es en France,<\/p>\n<p>&#8211; sugg\u00e9rer que les salari\u00e9s \u00e9taient traumatis\u00e9s par le suicide de leur coll\u00e8gue et non par les causes qui avaient favoris\u00e9 ce suicide : isolement, indiff\u00e9rence, non prise en compte des sp\u00e9cificit\u00e9s locales, absence de respect, instruction absurdes et contradictoires descendues du si\u00e8ge et relay\u00e9es servilement en l\u2019\u00e9tat,<\/p>\n<p>&#8211; concentrer l\u2019attention des salari\u00e9s eux-m\u00eames sur le fait qu\u2019ils ne parvenaient pas \u00e0 \u00ab dig\u00e9rer \u00bb ce suicide et que leur col\u00e8re et leur peine constituaient des r\u00e9actions pathologiques et anormales : ils avaient donc besoin d\u2019aide,<br \/>\n&#8211; enfermer ainsi chacun dans ses propres r\u00e9actions \u00e9motionnelles et emp\u00eacher toute forme de solidarit\u00e9 dans la communaut\u00e9 ainsi que toute r\u00e9flexion collective qui aurait vis\u00e9 \u00e0\u00a0replacer cet \u00e9v\u00e9nement dans le contexte plus global de la culture de cette entreprise et de ce que cette culture exigeait des collaborateurs pour les juger acceptables.<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 3\">\n<p>Aucun des psychologues cliniciens contact\u00e9s n\u2019accepta de coop\u00e9rer et effectivement, ce n\u2019\u00e9tait pas leur m\u00e9tier, mais l\u2019entreprise jugea s\u00e9v\u00e8rement ce qu\u2019elle consid\u00e9ra comme un \u00ab refus de travailler \u00bb, ou des \u00ab d\u00e9fections \u00bb, ou de la \u00ab trouille \u00bb. En d\u00e9sespoir de cause et apr\u00e8s quelques jours d\u2019atermoiements, je restai le seul candidat disponible et volontaire pour prendre en charge cette mission et je fus donc jug\u00e9 suffisant.<\/p>\n<p>Avant de me rendre sur le site, j\u2019appelai le Directeur local ainsi que le Chef Comptable, qui faisait \u00e9galement office de correspondant RH. Le premier me fit clairement comprendre que l\u2019intervention se faisait \u00e0 sa demande expresse et qu\u2019il souhaitait comprendre comment j\u2019allais proc\u00e9der exactement afin d\u2019\u00eatre certain que mon intervention \u00ab n\u2019allait pas faire plus de mal que de bien \u00bb. Le second parut rassur\u00e9 d\u2019apprendre que je n\u2019\u00e9tais pas psychologue clinicien mais consultant RH : \u00ab au moins, vous n\u2019allez pas nous allonger sur le divan ! \u00bb me dit-il.<\/p>\n<p>En rentrant dans les bureaux paysagers de l\u2019entreprise, je fus d\u00e9visag\u00e9 par des regards curieux. Manifestement, tout le monde savait qui j\u2019\u00e9tais et ce que je venais faire. Au premier abord, l\u2019ambiance \u00e9tait studieuse, efficace, chacun vaquait \u00e0 ses t\u00e2ches. Je dis \u00e0 la personne la plus proche que je venais voir M. Sanchez, le Directeur du site. \u00ab Asseyez- vous, je vais le pr\u00e9venir \u00bb, me dit-elle. Puis d\u00e9crochant son t\u00e9l\u00e9phone : \u00ab M. Sanchez ? Le psy est l\u00e0 \u00bb.<\/p>\n<p>Mon entrevue avec Raoul Sanchez dura environ deux heures, pendant lesquelles il me pr\u00e9senta longuement le Groupe, ses filiales en Europe, et le site landais. Je l\u2019interrogeai sur le sens qu\u2019il donnait personnellement au suicide de Jean-Louis Marquis :<\/p>\n<p>\u00ab N\u2019allez pas croire ce que les gens racontent : \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir avec sa convocation.<br \/>\n&#8211; comment le savez-vous ?<br \/>\n&#8211; j\u2019avais parl\u00e9 avec lui deux jours avant. Il \u00e9tait persuad\u00e9 que le Groupe allait le virer. J\u2019ai essay\u00e9 de le rassurer.<br \/>\n&#8211; pourquoi vouliez-vous le rassurer ?<br \/>\n&#8211; parce que j\u2019avais peur qu\u2019il fasse une grosse b\u00eatise. Il en avait d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 \u00e0 des coll\u00e8gues.<br \/>\n&#8211; que lui avez-vous dit pour le rassurer ?<br \/>\n&#8211; ben&#8230; que le boulot, n\u2019importe quel probl\u00e8me de boulot, \u00e7a ne justifie pas qu\u2019on se foute en l\u2019air. Et vous voyez, \u00e7a n\u2019a servi \u00e0 rien, \u00e7a n\u2019a rien emp\u00each\u00e9.<br \/>\n&#8211; pourquoi avez vous souhait\u00e9 une intervention psychologique ?<br \/>\n&#8211; pour les gens, pour les aider \u00e0 faire leur deuil.<br \/>\n&#8211; vous avez l\u2019impression qu\u2019ils ont besoin d\u2019aide ?<br \/>\n&#8211; oui, je pense qu\u2019ils se sentent coupables&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>Voyant que Raoul Sanchez ne savait pas comment annoncer mon intervention aux salari\u00e9s, je lui proposai d\u2019organiser une petite r\u00e9union improvis\u00e9e au cours de laquelle je leur parlerais de mon intervention. Il \u00e9tait impossible de r\u00e9unir tout le monde car certains commerciaux \u00e9taient en client\u00e8le \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, mais une quinzaine de personnes purent se rendre disponibles.<\/p>\n<p>&#8211; je me pr\u00e9sentai, ainsi que mon cabinet,<br \/>\n&#8211; je pr\u00e9cisai que je n\u2019\u00e9tais pas psychologue clinicien, mais consultant d\u2019entreprise, d\u2019orientation narrative,<br \/>\n&#8211; je leur dis que le terme de \u00ab cellule d\u2019aide psychologique \u00bb ne convenait pas pour d\u00e9signer ce que je faisais<br \/>\n&#8211; que confront\u00e9e au suicide d\u2019un de ses membres, leur communaut\u00e9 \u00e9tait probablement travers\u00e9e par des sentiments et des id\u00e9es multiples, peut-\u00eatre contradictoires.<br \/>\n&#8211; que je leur proposais, pour ceux qui seraient d\u2019accord, une conversation individuelle. Cette conversation serait enti\u00e8rement confidentielle, ce que je garantissais devant leur Directeur. Elle aurait pour th\u00e8me le sens qu\u2019ils donnaient au geste de leur coll\u00e8gue et comment ils y r\u00e9agissaient personnellement,<br \/>\n&#8211; que ces entretiens seraient suivis par un rassemblement de l\u2019ensemble de la communaut\u00e9 autour du th\u00e8me du suicide de Jean-Louis Marquis et de ce qu\u2019il signifiait pour la communaut\u00e9.<br \/>\n&#8211; je terminai en r\u00e9p\u00e9tant que rien de tout cela n\u2019\u00e9tait obligatoire pour qui que ce soit.<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 4\">\n<p>Il n\u2019y eut pas de r\u00e9actions ou de questions et les gens quitt\u00e8rent la salle en silence.<\/p>\n<p>Le lendemain, j\u2019eus une demande de \u00ab conf. call \u00bb (conf\u00e9rence t\u00e9l\u00e9phonique) avec les Directeurs de la Filiale France, \u00e0 Paris. Apr\u00e8s les pr\u00e9sentations d\u2019usage, ils me dirent que j\u2019\u00e9tais \u00ab globalement bien pass\u00e9 \u00bb mais ils me reproch\u00e8rent d\u2019avoir organis\u00e9 cette r\u00e9union du personnel de ma propre initiative, sans en demander l\u2019autorisation. Ils me dirent qu\u2019ils souhaitaient que mon aide soit purement limit\u00e9e \u00e0 l\u2019accompagnement individuel, un rassemblement risquant selon leurs termes de \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en proc\u00e8s du Groupe \u00bb et de \u00ab basculer dans le psychodrame \u00bb.<\/p>\n<p>Ici, on voit appara\u00eetre l\u2019id\u00e9e du coach comme complice d\u2019une pratique normalisatrice, appoint\u00e9 et instrumentalis\u00e9 comme m\u00e9dicament s\u00e9datif ou outil de la volont\u00e9 de la Direction au service du contr\u00f4le de la communaut\u00e9. Il est donc important que la Direction puise contr\u00f4ler le coach :<\/p>\n<p>&#8211; en lui rappelant qu\u2019il est un employ\u00e9 cens\u00e9 fournir une prestation calibr\u00e9e et agr\u00e9\u00e9e contractuellement,<br \/>\n&#8211; en l\u2019installant dans un rapport de suj\u00e9tion,<br \/>\n&#8211; en lui demandant des comptes en permanence.<\/p>\n<p>Je leur expliquai en quoi consistait un rassemblement communautaire narratif et notamment, qu\u2019il permet \u00e0 une communaut\u00e9 de mobiliser ses propres ressources pour r\u00e9agir \u00e0 un trauma, n\u00e9gocier ses diff\u00e9rentes significations, et produire une histoire de gu\u00e9rison collective. Je sugg\u00e9rai que des gens du Si\u00e8ge (donc eux-m\u00eames) se d\u00e9placent sur le site pour \u00eatre des t\u00e9moins ext\u00e9rieurs des histoires qui seraient exprim\u00e9es, ce qui serait une fa\u00e7on d\u2019honorer \u00e0 la fois le collaborateur disparu et la d\u00e9marche de ses coll\u00e8gues. La r\u00e9action fut vive. Le Comit\u00e9 de Direction trouvait qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une tr\u00e8s mauvaise id\u00e9e et qu\u2019il y avait toutes les chances que s\u2019ils \u00e9taient pr\u00e9sents, \u00ab \u00e7a parte en live \u00bb.<\/p>\n<p>Les entretiens individuels ont \u00e9t\u00e9 souhait\u00e9s par environ la moiti\u00e9 des collaborateurs, uniquement des femmes. Je me suis \u00e9tonn\u00e9 de cet \u00e9tat de choses aupr\u00e8s de mes interlocutrices, qui m\u2019ont expliqu\u00e9 (je synth\u00e9tise les diff\u00e9rentes r\u00e9ponses) :<\/p>\n<p>&#8211; que dans la culture fran\u00e7aise et en particulier landaise, il existe un st\u00e9r\u00e9otype de la masculinit\u00e9 qui interdit aux vrais hommes d\u2019aller confier leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2me \u00e0 une tierce personne (surtout un psy) ; ils sont cens\u00e9s s\u2019en d\u00e9brouiller tout seuls ou ne pas leur accorder d\u2019importance,<\/p>\n<p>&#8211; que leurs coll\u00e8gues masculins \u00e9taient aussi les plus proches coll\u00e8gues de Jean-Louis Marquis et que, n\u2019ayant pas particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9union improvis\u00e9e lors de ma premi\u00e8re visite, ils restaient sur l\u2019id\u00e9e qu\u2019on leur envoyait un psy pour \u00ab les calmer \u00bb mais qu\u2019ils n\u2019avaient aucune envie de se calmer ni d\u2019\u00eatre calm\u00e9s, leur col\u00e8re \u00e9tant v\u00e9cue comme un hommage \u00e0 Jean-Louis et une manifestation de leur volont\u00e9 de confronter \u00ab virilement \u00bb l\u2019entreprise qu\u2019ils tenaient pour responsable.<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 5\">\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Au cours des entretiens individuels avec les collaboratrices, j\u2019ai suivi un plan tr\u00e8s simple :<\/span><\/p>\n<p>&#8211; \u00e0 quel moment avez-vous appris le suicide de Jean-Louis Marquis ? Est-ce que vous pouvez me raconter pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui s\u2019est pass\u00e9, ce que vous avez pens\u00e9, ressenti, les id\u00e9es que vous avez eues sur ce sujet ?<br \/>\n&#8211; quels sont les effets de ce suicide sur vous ? Sur vos relations avec vos coll\u00e8gues ? Peut- \u00eatre sur votre moral ou votre image de vous-m\u00eame ? Sur ce que vous pensez de cette entreprise ? Sur votre vision du travail ou de la vie en g\u00e9n\u00e9ral ?<br \/>\n&#8211; est-ce que vous consid\u00e9rez que ces effets sont plut\u00f4t n\u00e9gatifs ou bien qu\u2019ils peuvent comporter une part de positif ? Ou peut-\u00eatre un peu des deux ?<br \/>\n&#8211; quelles exp\u00e9riences ou quelles id\u00e9es vous ont permis de mettre les choses en perspective, de contrer ou de diminuer les effets de ce suicide sur les diff\u00e9rents domaines dont vous avez parl\u00e9 ?<br \/>\n&#8211; y a t-il eu quelqu\u2019un en particulier qui vous ait aid\u00e9, par sa pr\u00e9sence, par son enseignement, par ses paroles, par ses id\u00e9es, \u00e0 contrer les effets de ce suicide dans votre vie ?<br \/>\n&#8211; ces exp\u00e9riences et ces id\u00e9es sur le suicide et sur la mort, est-ce que vous voulez bien m\u2019en parler un peu plus en d\u00e9tail et notamment me raconter comment vous les avez acquises ou bien si elles correspondent \u00e0 la culture de votre famille ou d\u2019une communaut\u00e9 (religieuse, ethnique&#8230;) \u00e0 laquelle vous vous rattachez ?<\/p>\n<p>Ces entretiens ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s riches et jug\u00e9s comme utiles par les salari\u00e9es. Une seule personne en a demand\u00e9 un second. Voici certaines choses que j\u2019ai pu apprendre \u00e0 l\u2019occasion de ces conversations :<\/p>\n<p>&#8211; le suicide de Jean-Louis Marquis provoquait un sentiment de col\u00e8re et d\u2019injustice \u00e9troitement li\u00e9 au sentiment de col\u00e8re et d\u2019injustice d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent et d\u00e9velopp\u00e9 au fil des mois au sujet de la fa\u00e7on dont le Groupe am\u00e9ricain avait trait\u00e9 cette petite filiale landaise depuis le rachat,<\/p>\n<p>&#8211; cette fa\u00e7on \u00e9tait qualifi\u00e9e de m\u00e9prisante, hautaine, peu respectueuse des individus, de l\u2019entreprise et de la culture (\u00ab ils d\u00e9testent les Fran\u00e7ais \u00bb), centr\u00e9e sur la volont\u00e9 d\u2019\u00e9touffer toute sp\u00e9cificit\u00e9 locale et de d\u00e9truire les m\u00e9thodes mises au point depuis 25 ans,<\/p>\n<p>&#8211; ceci passait notamment par l\u2019imposition autoritaire d\u2019objectifs non n\u00e9goci\u00e9s et consid\u00e9r\u00e9es comme irr\u00e9alistes ainsi que l\u2019obligation de changer de syst\u00e8me d\u2019information et de tout basculer sur l\u2019ERP du Groupe sans consultation ni formation, obligation v\u00e9cue comme brutale et arbitraire,<\/p>\n<p>&#8211; assez g\u00e9n\u00e9ralement, l\u2019entretien auquel Jean-Louis Marquis \u00e9tait convoqu\u00e9 \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un entretien de pr\u00e9-licenciement li\u00e9 \u00e0 son \u00e2ge et \u00e0 son manque de souplesse (pour ne pas parler de son manque d\u2019enthousiasme) dans son adaptation au \u00ab nouveau r\u00e9gime \u00bb, &#8211; cette analyse politique occupait l\u2019essentiel des entretiens, les personnes identifiant tr\u00e8s bien le sentiment de profonde injustice que faisait na\u00eetre le suicide de leur coll\u00e8gue, un coll\u00e8gue qu\u2019elles appr\u00e9ciaient parfois de fa\u00e7on mod\u00e9r\u00e9e. Mais m\u00eame parmi celles qui ne l\u2019aimaient pas particuli\u00e8rement, l\u2019histoire de col\u00e8re et d\u2019injustice \u00e9tait tr\u00e8s forte,<\/p>\n<p>&#8211; en ce qui concernait ce qui leur avait permis de surmonter les effets de ce suicide, cette col\u00e8re \u00e9tait bien identifi\u00e9e comme un puissant vecteur de gu\u00e9rison (on se souvient que cette m\u00eame col\u00e8re \u00e9tait d\u00e9crite par la Direction comme un sympt\u00f4me pathologique n\u00e9cessitant l\u2019intervention d\u2019un psychologue clinicien pour la \u00ab gu\u00e9rir \u00bb),<\/p>\n<p>&#8211; mais surtout, chacune de ces personnes, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, avait une histoire de suicide ou de tentative de suicide d\u2019un proche, d\u2019un enfant, d\u2019un voisin, voire d\u2019elles- m\u00eames, et avait d\u00e9velopp\u00e9 des comp\u00e9tences, des id\u00e9es et des r\u00e9cits qui lui permettait de l\u2019accepter, de lui donner un sens, de g\u00e9rer la culpabilit\u00e9. Par exemple : \u00ab le suicide est un\u00a0geste malheureux que les gens portent en eux depuis toujours \u00bb, ou \u00ab cela n\u2019a pas seulement \u00e0 voir avec l\u2019entreprise, sinon on se serait tous suicid\u00e9s depuis le rachat \u00bb&#8230;)<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 6\">\n<p>Au final, l\u2019impression d\u2019ensemble qui se d\u00e9gageait \u00e9tait que cet \u00e9v\u00e9nement n\u2019\u00e9tait pas v\u00e9cu comme un trauma (sauf pour une seule personne, qui travaillait directement avec lui) mais que les gens le liaient \u00e0 un ensemble de comportements d\u2019exclusion et de domination de la culture du Groupe vis \u00e0 vis d\u2019une culture minoritaire qui se sentait rejet\u00e9e, l\u2019histoire du suicide venant justifier et renforcer cette histoire d\u2019exclusion. Consid\u00e9r\u00e9e comme une provocation et \u00e9paississant encore ce r\u00e9cit dominant, la visite des responsables parisiens \u00e9tait interpr\u00e9t\u00e9e comme un souci de \u00ab se d\u00e9douaner \u00bb en \u00ab salissant la m\u00e9moire de notre coll\u00e8gue \u00bb. Jean-Louis Marquis \u00e9tait d\u00e9crit comme \u00ab un bon buveur qui savait faire la f\u00eate \u00bb mais en aucun cas un alcoolique d\u00e9pendant (mais il est vrai qu\u2019en Aquitaine, les d\u00e9finitions de l\u2019alcoolisme ont une grande variation culturelle par rapport \u00e0 Paris).<\/p>\n<p>Je revins vers la Direction parisienne avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils puissent venir assister au rassemblement communautaire et entendre le d\u00e9sir de ces gens d\u2019\u00eatre reconnus pour ce qu\u2019ils \u00e9taient, d\u2019apporter leurs traditions professionnelles \u00e0 un nouvel ensemble qui saurait les appr\u00e9cier et le leur faire savoir, honorer leur col\u00e8re et leur chagrin de ne pas \u00eatre reconnus comme un t\u00e9moignage de leur volont\u00e9 d\u2019\u00eatre utiles et contributifs. Je sugg\u00e9rai aussi qu\u2019ayant entendu ces r\u00e9cits, ils organisent un audit permettant d\u2019aborder avec les salari\u00e9s l\u2019ensemble des sujets li\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9gration de la filiale, en consid\u00e9rant leur r\u00e9action au suicide de leur coll\u00e8gue non pas comme une menace mais comme l\u2019occasion d\u2019exprimer leur volont\u00e9 d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9s diff\u00e9remment.<\/p>\n<p>La Direction refusa \u00e0 nouveau de participer, arguant cette fois-ci du fait que les plus proches coll\u00e8gues de Jean-Louis Marquis (ceux qui n\u2019\u00e9taient pas venus aux entretiens) avait fait savoir qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas les bienvenus. Je compris au cours de cet entretien et au fil des questions que la Direction France \u00e9tait coinc\u00e9e entre ses filiales provinciales aux particularismes r\u00e9gionaux affirm\u00e9s et une Direction Europe tr\u00e8s exigeante, qui filtrait les informations en provenance et \u00e0 destination du Si\u00e8ge, et constituait la v\u00e9ritable entit\u00e9 normalisatrice, demandant en permanence des tableaux chiffr\u00e9s, des rapports, des projections, puis \u00ab redescendant \u00bb des consignes sans rapport lisible avec les donn\u00e9es fournies. La Direction France avait pour mission d\u2019expliquer ces consignes qu\u2019elle ne comprenait pas toujours elle-m\u00eame et de les faire appliquer sur le terrain. Le fait qu\u2019un salari\u00e9 ait besoin de comprendre les ordres pour les ex\u00e9cuter ne faisait pas partie de la culture du Groupe.<\/p>\n<p>Int\u00e9ress\u00e9 par cette situation et les effets qu\u2019elle pouvait avoir dans leur vie, je leur proposai de \u00ab monter \u00bb les rencontrer fin de pr\u00e9parer leur venue en tant que t\u00e9moins ext\u00e9rieurs, de parler du sens qu\u2019ils donnaient \u00e0 ce syst\u00e8me de circulation de l\u2019autorit\u00e9, et de la fa\u00e7on dont ils s\u2019y prenaient pour arriver quand m\u00eame \u00e0 atteindre leurs objectifs et maintenir une certaine logique dans leur vision de leur travail. Mais je compris aussi que l\u2019une des strat\u00e9gies de r\u00e9sistance qu\u2019ils utilisaient couramment consistait \u00e0 mentir \u00e0 la Direction Europe et \u00e0 lui dire que tout allait bien afin d\u2019avoir la paix. L\u2019int\u00e9gration de cette filiale \u00e9tait cens\u00e9e avoir \u00e9t\u00e9 prise en charge et accompagn\u00e9e sans anicroche. Le suicide de Jean-Louis Marquis devait donc \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 comme le geste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et isol\u00e9 d\u2019un homme d\u00e9pressif en proie \u00e0 un grave probl\u00e8me d\u2019alcool et la r\u00e9action de col\u00e8re des salari\u00e9s du site comme un syndrome post-traumatique pour lequel les mesures ad\u00e9quates avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9ploy\u00e9es en temps et en heure.<\/p>\n<p>C\u2019est donc regrettant qu\u2019aucun repr\u00e9sentant de la Direction France ne soit pr\u00e9sent que je proposai aux salari\u00e9s du site une c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9finitionnelle organis\u00e9e de la fa\u00e7on suivante :<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 7\">\n<p>&#8211; chacun \u00e9tait libre de prendre la parole s\u2019il le souhaitait ou de garder le silence, le fait d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent \u00e0 cette r\u00e9union constituant d\u00e9j\u00e0 un hommage \u00e0 la m\u00e9moire de leur coll\u00e8gue,<br \/>\n&#8211; l\u2019objectif de la r\u00e9union \u00e9tait de parler de Jean-Louis Marquis,<\/p>\n<p>&#8211; il \u00e9tait propos\u00e9 \u00e0 chacun de s\u2019exprimer sur les points suivants :<br \/>\n1. Quelle image il conservait de lui,<br \/>\n2. Raconter une histoire qui permette d\u2019illustrer cette image et de la faire partager,<br \/>\n3. Dire o\u00f9 il en \u00e9tait aujourd\u2019hui, quelles id\u00e9es il avait sur le suicide de ce coll\u00e8gue et comment ces id\u00e9es impactaient \u00e9ventuellement sur son activit\u00e9 professionnelle et sur sa vie personnelle,<br \/>\n4. Ce que cela lui inspirait comme le\u00e7on ou comme r\u00e9solution pour l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Cette c\u00e9r\u00e9monie fut tr\u00e8s forte, fraternelle, dr\u00f4le et \u00e9mouvante, avec de nombreuses histoires et une atmosph\u00e8re de respect, ceux qui ne parlaient pas \u00e9taient actifs et influents par leurs r\u00e9actions. L\u2019entreprise fut \u00ab raisonnablement \u00bb mise en cause, avec plus d\u2019amertume que de haine, sans que la r\u00e9union ne \u00ab parte en live \u00bb \u00e0 aucun moment. Aucun ordre de passage n\u2019\u00e9tant impos\u00e9, les interventions se succ\u00e9daient en rebondissant les unes sur les autres. A la fin, la discussion devient g\u00e9n\u00e9rale autour du fait de savoir quelles initiatives prendre afin qu\u2019un tel \u00e9v\u00e9nement ne se reproduise jamais et que leur coll\u00e8gue \u00ab ne soit pas mort pour rien \u00bb. Consciente qu\u2019elle ne pouvaient rien attendre de la maison- m\u00e8re, la communaut\u00e9 d\u00e9cida de resserrer ses liens, d\u2019\u00eatre plus attentive aux signes de d\u00e9tresse donn\u00e9s par ses membres et de se r\u00e9unir p\u00e9riodiquement autour d\u2019un verre pour f\u00eater un nouveau march\u00e9, une r\u00e9alisation, ou tout simplement pour le plaisir de se voir, prenant ainsi en charge l\u2019initiative de la reconnaissance et de la protection qu\u2019elle ne recevait pas de sa Direction.<\/p>\n<p>Je ne connaissais pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque les techniques de documentation (textes, livres, chansons&#8230;) utilis\u00e9es pour renforcer l\u2019impact des nouvelles histoires de la vie des communaut\u00e9s, et je n\u2019avais pas eu l\u2019id\u00e9e d\u2019emmener avec moi une \u00ab\u00e9quipe r\u00e9fl\u00e9chissante \u00bb ext\u00e9rieure \u00e0 l\u2019entreprise, ni de proposer \u00e0 la famille de Jean-Louis Marquis d\u2019\u00eatre les t\u00e9moins. Michael White, David Denborough et plusieurs autres auteurs (1 David Epston, Cheryl White, Jill Freedman, Harlene Anderson notamment)\u00a0ont en effet \u00e9tabli que le fait qu\u2019un r\u00e9cit puisse avoir un public ext\u00e9rieur, un public qui puisse en restituer ce qui l\u2019a marqu\u00e9 et l\u2019influence que ce r\u00e9cit a pu avoir sur sa conception de la vie, permet de d\u00e9velopper tr\u00e8s fortement la reconstruction de l\u2019identit\u00e9 collective ou personnelle. J\u2019aurais pu insister pour avoir des repr\u00e9sentants de la Direction, ou bien documenter ce rassemblement (textes, photos&#8230;) et aller faire r\u00e9agir la Direction sur ces documents. M\u00eame si du point de vue de cette communaut\u00e9, cette d\u00e9marche a permis de \u00ab renouveler leur sens de vivre ensemble \u00bb, il manquait les renarrations ext\u00e9rieures qui lui auraient permis de renforcer son sentiment du sens d\u2019\u00eatre ensemble.<\/p>\n<p>Je me suis donc born\u00e9 \u00e0 faire mon propre t\u00e9moignage ax\u00e9 sur :<\/p>\n<p>&#8211; ce qui m\u2019avait touch\u00e9 : le moment o\u00f9 ils \u00e9taient pass\u00e9 d\u2019une suite de t\u00e9moignages \u00e0 une conversation g\u00e9n\u00e9rale,<br \/>\n&#8211; l\u2019image qui m\u2019\u00e9tait venue de ce qui \u00e9tait important pour eux : une responsabilit\u00e9 partag\u00e9e sur le fait de prendre soin les uns des autres comme une famille o\u00f9 chacun prot\u00e8ge les autres,<br \/>\n&#8211; \u00e0 quoi cette image \u00e9tait li\u00e9e dans ma propre vie : mon r\u00f4le de parent,<br \/>\n&#8211; et ce que j\u2019en retirais pour l\u2019avenir : le fait d\u2019\u00eatre conscient de la capacit\u00e9 des communaut\u00e9s \u00e0 prendre en charge leur propre destin.<\/p>\n<p>Quelque temps apr\u00e8s, la Direction me fit savoir qu\u2019elle \u00e9tait satisfaite : il n\u2019y avait pas eu d\u2019explosion sociale, le niveau de performance \u00e9tait revenu \u00e0 la normale. Elle avait\u00a0finalement retenu l\u2019id\u00e9e d\u2019un audit d\u2019organisation mais au lieu de le confier \u00e0 un cabinet ext\u00e9rieur, elle avait envoy\u00e9 quelqu\u2019un du service des Ressources Humaines pendant deux jours, mission dont il revint en concluant&#8230; qu\u2019il n\u2019y avait pas de probl\u00e8me.<\/p>\n<\/div>\n<div title=\"Page 8\">\n<div>\n<p><span style=\"text-decoration: underline;\">En conclusion, pour moi, l\u2019int\u00e9r\u00eat de cet accompagnement est :<\/span><\/p>\n<p>&#8211; qu\u2019il montre comment les id\u00e9es narratives peuvent \u00eatre appliqu\u00e9es \u00e0 l\u2019accompagnement d\u2019une situation de crise dans cette communaut\u00e9 particuli\u00e8re qu\u2019est l\u2019entreprise,<br \/>\n&#8211; qu\u2019il montre les limites de mon intervention en termes de processus (absence de t\u00e9moins et de documentation) et le fait que cela n\u2019a pas permis \u00e0 la Direction de reprendre contact avec sa filiale autour d\u2019une id\u00e9e de communaut\u00e9 France, ou Groupe,<br \/>\n&#8211; qu\u2019il montre comment une communaut\u00e9 est capable de produire en interne la reconnaissance dont elle a besoin,<br \/>\n&#8211; qu\u2019il montre l\u2019absolue diff\u00e9rence entre les niveaux de demande que le praticien doit g\u00e9rer lorsqu\u2019il intervient en entreprise et l\u2019effet qu\u2019un syst\u00e8me produisant des demandes contradictoires peut avoir sur lui notamment en cherchant \u00e0 le rendre solidaire de certains \u00e9l\u00e9ments du syst\u00e8me (et en disant cela, je suis conscient d\u2019une certaine solidarit\u00e9 avec la communaut\u00e9 du site, des m\u00e9canismes de cette solidarit\u00e9 et du gauchissement de perspective qui en r\u00e9sulte potentiellement chez moi),<br \/>\n&#8211; il laisse ouverte la question de savoir comment le praticien peut r\u00e9pondre \u00e0 ces effets en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 une pratique professionnelle fond\u00e9e sur le d\u00e9centrage, l\u2019accueil de tous les points de vue, mais \u00e9galement l\u2019id\u00e9e de donner syst\u00e9matiquement la parole aux voix minoritaires et de transporter cette parole gr\u00e2ce \u00e0 des formes de documentation appropri\u00e9es,<br \/>\n&#8211; m\u00eame si ces communaut\u00e9s ne se vivent pas comme telles, ne sont pas ou peu en relation les unes avec les autres, ou bien coinc\u00e9es dans une relation pauvre limit\u00e9e \u00e0 un enclenchement fonctionnel qui a pour effet (et peut-\u00eatre pour but inavou\u00e9) de l\u2019emp\u00eacher de se penser comme une communaut\u00e9.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><em>\u00a0Pierre Blanc-Sahnoun<\/em><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans \u00ab Comprendre et pratiquer l&#8217;approche narrative \u00bb (Inter\u00e9ditions). Sa traduction en anglais est \u00e9galement parue dans \u00ab Explorations, e-journal du Dulwich centre\u00bb. Le jeudi 12 avril 2007, en rentrant du travail, Jean-Louis Marquis se gara devant chez lui et alla chercher son fusil de chasse dans le coffre de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/publications\/un-accompagnement-narratif-dune-communaute-professionnelle-confrontee-a-un-suicide.html\" class=\"more-link\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"> de <span class=\"screen-reader-text\">UN ACCOMPAGNEMENT NARRATIF APR\u00c8S UN SUICIDE SUR LE LIEU DE TRAVAIL<\/span><\/span>&nbsp;<span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[215],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3198"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3198"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3198\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3521,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3198\/revisions\/3521"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3198"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3198"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3198"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}