{"id":1253,"date":"2010-05-01T15:08:24","date_gmt":"2010-05-01T14:08:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/?p=1253"},"modified":"2010-05-01T15:08:24","modified_gmt":"2010-05-01T14:08:24","slug":"la-narrative-au-service-de-notre-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lafabriquenarrative.eu\/archives\/resistances\/la-narrative-au-service-de-notre-vie.html","title":{"rendered":"&#8220;La Narrative au service de notre vie&#8221;"},"content":{"rendered":"<p><strong>Un texte \u00e9patant de Thierry Groussin, animateur talentueux du blog <a href=\"http:\/\/indisciplineintellectuelle.blogspirit.com\/\" target=\"_blank\">&#8220;Indiscipline Intellectuelle&#8221;<\/a>, manager humaniste et compagnon de route de longue date de nos explorations narratives.<\/strong><\/p>\n<p>Une vie, ce n\u2019est pas un chemin, c\u2019est une multitude de chemins. Nous avons l\u2019illusion d\u2019une ligne &#8211; notre &#8220;ligne de vie&#8221; &#8211; comme une ligne de m\u00e9tro avec ses stations, toujours les m\u00eames, toujours dans le m\u00eame ordre. Vous allez me dire : c\u2019est normal, c\u2019est la chronologie ! Je ne suis plus d\u2019accord avec cette vision. La ligne que nous d\u00e9crivons, les stations que nous y recensons, l\u2019ordre dans lequel nous le faisons, tout cela r\u00e9sulte du choix du narrateur, de l\u2019histoire qu\u2019il a \u00e9labor\u00e9e pour int\u00e9grer des \u00e9v\u00e8nements que, dans le moment, il juge importants et structurants. Or, pouvez-vous faire d\u00e9couvrir Paris \u00e0 des \u00e9trangers en parcourant seulement la ligne 12 ou la ligne 3 du m\u00e9tro, f\u00fbt-ce de la surface ?<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Je vais vous donner un exemple de la mani\u00e8re dont on choisit de prendre la ligne 12, la 3 ou la 8. Vous arrive-t-il, comme \u00e0 moi, d\u2019\u00eatre port\u00e9 \u00e0 la cyclothymie ? Y a-t-il des matins o\u00f9 tout semble sourire et d\u2019autres o\u00f9 la grisaille envahit votre \u00e2me ? Si vous connaissez ces polarit\u00e9s, votre vie vous appara\u00eet sous des jours contrast\u00e9s. Elle est comme ces danseuses de Pirandello dont la robe change de couleur en passant sous des projecteurs diff\u00e9rents. Ainsi, j\u2019ai fini par comprendre qu\u2019il ne faut pas se repr\u00e9senter notre vie comme une ligne mais comme un espace. Pas comme un chemin, mais comme un paysage. Comme une ville, finalement, avec ses hauts-quartiers, ses lieux de lumi\u00e8re et ses zones d\u2019ombre, ses lieux branch\u00e9s et ses \u00absquatts\u00bb. Et, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de ces lieux contrast\u00e9s, on peut rencontrer l\u2019incongruit\u00e9 : faire de mauvaises rencontres dans les beaux quartiers et de belles rencontres dans les mauvais.<\/p>\n<p><strong>Ainsi, j\u2019ai d\u00e9couvert que je peux me repr\u00e9senter ma propre vie d\u2019au moins deux mani\u00e8res tr\u00e8s oppos\u00e9es :<\/strong>une belle route qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve progressivement, en serpentant un peu, et qui m\u2019emm\u00e8ne vers des accomplissements successifs o\u00f9 je me d\u00e9couvre moi-m\u00eame &#8211; ou bien une errance glauque, absurde, qui n\u2019a pour vertu que de r\u00e9v\u00e9ler la gamme de mes infirmit\u00e9s et de mes malchances. Dans cette ville qu\u2019est ma vie, les lieux que je revisite d\u00e9pendent en fait de mon humeur et de l\u2019itin\u00e9raire que celle-ci me fait prendre. Attention, d&#8217;ailleurs, aux routines : \u00e0 force de prendre toujours le m\u00eame itin\u00e9raire, je cours le risque de me faire une repr\u00e9sentation tr\u00e8s appauvrie de ma ville et de ma vie.<\/p>\n<p><strong>Premier itin\u00e9raire. Si je me r\u00e9veille avec un bobo \u00e0 l\u2019\u00e2me ou avec une crise de foie,<\/strong> je vais parler de ma vie comme d\u2019une s\u00e9rie d\u2019erreurs, d\u2019insuffisances personnelles et \u00e9ventuellement d\u2019injustices. Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 capable d\u2019achever mes \u00e9tudes secondaires. Je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 coucher avec la grande Nunuche \u2013 et pourtant tout le lyc\u00e9e \u00e9tait pass\u00e9 dans son lit. J\u2019ai plant\u00e9 le commerce de mon p\u00e8re. J\u2019ai connu, certes, des d\u00e9buts de r\u00e9ussite mais ils ont toujours fini par tourner court. J\u2019ai flingu\u00e9 mon mariage. Je ne suis m\u00eame pas s\u00fbr d\u2019\u00eatre un bon p\u00e8re. En fait, en tant que conteur amer de ma vie, j\u2019ai choisi de divaguer, de tourner en rond dans mes bas-quartiers, et si j\u2019emm\u00e8ne quelqu\u2019un avec moi, ma ville va lui para\u00eetre quelque chose de sordide et de puant.<\/p>\n<p><strong>Un autre itin\u00e9raire maintenant et, je vous l\u2019assure, toujours dans la m\u00eame ville.<\/strong> Adolescent, j\u2019avais une intelligence trop libre, des aspirations profondes mais dont je ne trouvais pas la cl\u00e9. Seule une succession d\u2019exp\u00e9rimentations \u2013 d\u2019apprentissages &#8211; m\u2019a permis de me trouver moi-m\u00eame. Je me suis r\u00e9alis\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re \u2013 de plusieurs mani\u00e8res en fait &#8211; qui n\u2019\u00e9tait pas celle que mes parents ou mes ma\u00eetres auraient pu imaginer. J\u2019ai d\u00fb me d\u00e9brouiller sans aiguilleur. Il m\u2019\u00e9tait n\u00e9cessaire et il m\u2019a \u00e9t\u00e9 f\u00e9cond, par exemple, d\u2019en passer par l\u2019autodidaxie. Il me fallait au cours de ma vie embrasser plusieurs m\u00e9tiers que je ne connaissais pas \u00e0 l\u2019avance et qu\u2019\u00e0 chaque fois j\u2019ai d\u00fb inventer. Quelquefois, bien s\u00fbr, cela a rassembl\u00e9 aux \u00ab escaliers de la Butte si durs aux mis\u00e9reux \u00bb que chantait Piaf. Et, quelquefois, je me suis retrouv\u00e9 dans de sombres impasses, de v\u00e9ritables coupe-gorge. Mais, quand je regarde ce qui s\u2019est r\u00e9ellement pass\u00e9 dans ces lieux sinistres, force m\u2019est de reconna\u00eetre qu\u2019\u00e0 tout le moins j\u2019y ai fait preuve de r\u00e9silience et peut-\u00eatre aussi de quelques autres vertus. Ce sont ces belles rencontres que j\u2019\u00e9voquais, que l\u2019on peut faire dans de mauvais lieux \u2013 des rencontres avec soi-m\u00eame.<\/p>\n<p><strong>Alors, si j\u2019avais un exercice \u00e0 proposer \u00e0 ceux que le d\u00e9nigrement de soi guette parfois, <\/strong>ce serait de prendre une tr\u00e8s grande feuille de papier et de dessiner leur ville en trois dimensions : la plaine et les hauteurs, la rivi\u00e8re et ses ponts, les quartiers pauvres, les quartiers riches, les parcs, les magasins, les bistrots, les stations de bus ou de m\u00e9tro, les bancs et les terrasses, les \u00e9glises, les monuments, les \u00e9coles, les usines&#8230; Pourquoi pas aussi, quelque mus\u00e9e o\u00f9 ranger de vieux souvenirs devenus encombrants et un cimeti\u00e8re pour ce qui fut et n\u2019est plus.  Et je proposerais d\u2019imaginer ensuite une grande vari\u00e9t\u00e9 d\u2019itin\u00e9raires diff\u00e9rents, comme si vous deviez la faire visiter \u00e0 des touristes dont les int\u00e9r\u00eats ne sont pas les m\u00eames. A certains moments, vous verrez, vous aurez envie de devenir urbaniste et vous prendrez plaisir \u00e0 remodeler certains quartiers, \u00e0 rajouter un pont sur la rivi\u00e8re ici, une fontaine au coin d\u2019une rue l\u00e0, ou, comme Haussmann, \u00e0 percer une avenue. Voil\u00e0 ma fa\u00e7on de me repr\u00e9senter la \u00ab Narrative \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Thierry Groussin, Responsable de la formation des Dirigeants au Cr\u00e9dit Mutuel<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un texte \u00e9patant de Thierry Groussin, animateur talentueux du blog &#8220;Indiscipline Intellectuelle&#8221;, manager humaniste et compagnon de route de longue date de nos explorations narratives. 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